Il appartient aux seules œuvres exceptionnelles de pouvoir saisir, à partir d’une énonciation désormais passée, les enjeux du présent. C’est cette acuité qui est ici décryptée.

La première de La maladie de la jeunesse a été un grand succès dans la ville de Vienne, en 1926. Son auteur, Theodor Tagger était juif et reconnu comme un des auteurs emblématiques des années 20, il l’a signée sous le pseudonyme de Ferdinand Bruckner.

Les rideaux imaginaires se lèvent laissant apparaître, sur fond noir, la date et le lieu illuminés : Vienne 1923. Cette année-là n’est pas sans importance pour la psychanalyse, c’est l’année de parution du texte intitulé « Le moi et le Ça », l’essai dans lequel Freud expose les dernières conséquences d’une de ses découvertes plus révolutionnaires et difficiles à admettre, celle de l’énigmatique action inconsciente de la pulsion de mort au cœur de notre subjectivité. Le mal est un de ces noms. Et Bruckner a su présenter son insidieuse influence, se montrant dans des habits modernes, au travers un éventail de jeunes personnages se débattant en un carrefour aussi vital qu’intemporel.

Bien sûr, le mal palpite aussi en dehors de la chambre où se déploie l’action dramatique. L’artiste le perçoit, le signale, l’avertit. Et c’est pour cela qu’il a choisi sagement cet enclos comme seul cadre pour déployer cette pièce en trois actes qui se passe dans la pension où habite Marie, une étudiante en Médecine. Le drame se concentre dans l’intimité d’une chambre-cage, représentante de l’enfermement dans lequel ces dilemmes humains se réveillent, s’entre-tissent, s’expriment et se concluent.

Il est clairement dit dans cette œuvre qu’on ne parle que de la proximité hypnotique avec laquelle la tentation mortifère charme la jeunesse. Une fascination délétère frappe chacun au réveil de la sexualité et aucune recette ou mode d’emploi n’en permet la résolution. Chacun, chacune, expérimente cette bataille à l’intérieur de soi, avec les autres, les proches pouvant alors devenir si étrangers. La série des personnages décline les différentes manières de percevoir cette rencontre avec le réel et les tentatives de le voiler, de le mettre à distance avec des substances ou de le régler par des actions folles ou justes. Dans cette recherche il y a du malaise, mais aussi des moments de bonheur, de l’amusement, des trouvailles et des surprises.

L’absence de personnages adultes tout au long de la pièce est éloquente : au fil des tâches à accomplir tout au long de la jeunesse, il n’est pas rare de rencontrer uniquement l’incompréhension, le laisser tomber ou l’indifférence de la part des « grands ».

Les figures féminines, superbes, donnent corps aux différents choix, et dessinent le spectre ouvert entre d’une part l’horizon lumineux d’une réalisation professionnelle et personnelle et l’autre pôle, plus opaque, où l’égarement vient suspendre toutes les questions. Elles – Lucy, Marie, Irène – ne font pas l’économie des contradictions, exposant la confusion à laquelle mènent les amours malheureux où s’estompe la frontière entre la vie et la mort. Elles montrent que cette traversée se fait en compagnie des autres femmes, l’amie, la rivale, la femme idéale, ou même le partenaire sexuel quand surgit l’amère déception d’un abandon.

L’une, qui aurait pu, d’après une première impression, se tirer d’affaire, se rend, abattue. L’autre, qu’on aurait dit mesquine et limitée, réussit à traverser la crise. Il n’y a pas dans le dénouement la confirmation d’un déterminisme psychique absolu, ni le triomphe autonome d’une volonté de pouvoir. Elles sont présentées comme quelques-unes des solutions possibles au plus grand carrefour, « la plus délicate des transitions », comme Victor Hugo a baptisé l’adolescence.

Eux – Alt, Freder, Petrell –, chacun des personnages masculins, donnent forme aux mutations qui se sont succédées une fois l’image de la virilité dissoute, dans les champs de mort qu’a fabriqués la Grande Guerre. L’un, écrivain tourmenté, inhibé et dépendant de l’efficacité de la femme qui le sustente. L’homosexuel travesti, déchire les semblants creusant les vérités et les mensonges ; déconcerté, il ne pourra pas éviter le pire, même s’il arrive à l’anticiper. Le séducteur, un véritable « génital », cynique et sans pitié, assume le dilemme entre une vie bourgeoise et le suicide : primumvivere sera sa devise.

Ce syntagme latin fonctionnera comme l’étendard de la postmodernité avec lequel se clôture le drame, avec une étreinte dévouée à sa future femme, détrompée idéaliste, cassée par un conflit qu’elle a vécu et affronté avec audace, mais sans boussole pour s’orienter vers la sortie.

L’effet de la représentation sur le public est patent, ne produit pas de l’agitation ou du vacarme, les spectateurs se plongent dans la réflexion suscitée par un texte aussi amère que vrai, puissamment lucide et actuel. Chacun a besoin d’un moment pour accommoder ses pensées et traiter le dilemme qui a resurgi à l’intérieur de soi, celui que les grandes pièces de théâtre convoquent, celles qui font écho dans notre inconscient, dans notre éthique

C’est un devoir freudien d’essayer de capter les formes avec lesquelles le mal s’habille de nos jours. De quelle façon se manifeste la pulsion de mort dans nos vies, sous quelle marque et découvrir souvent que nous nous sommes habitués à sa présence ?

Face à cette possibilité, c’est sûrement mieux de nous maintenir éveillés et attentif, et une œuvre comme La maladie de la jeunesse nous aide dans cette tâche. Dans le cas contraire, nous courrons le risque d’abandonner la bataille d’Éros, grâce à laquelle la culture, la psychanalyse, le théâtre, la Vie ont réussi à se sauver, même lors de temps obscures.

Traduction : Itxaso Muro Usobiaga