Le réalisateur des Roseaux sauvages nous donne à voir une nouvelle rencontre entre deux ados dont les enjeux excèdent la théorie du genre. De l’hainamoration à un parcours pulsionnel qui file sur fond d’une nature éblouissante.

Le film d’André Téchiné aborde de plein fouet l’attraction inouïe de deux adolescents l’un pour l’autre. Damien est fasciné par Thomas. Mais Thomas lui fait un croche-pied et Damien chute au beau milieu de la classe. L’attrait sexuel entre eux, omniprésent, est révélé au début sous la modalité de l’insupportable. Cela donne au film un côté incandescent, brûlant.

La caméra de Téchiné est extrêmement puissante pour filmer une métamorphose, parfois difficile à subjectiver, qui se joue durant cette période de la vie. Le corps parlant se trouve, à la sortie de l’enfance, dans un moment critique « où s’opère une disjonction entre l’Autre du symbolique, de l’Autorité et l’Autre du corps, entre le lieu où ça se dit et le lieu où ça se jouit »

[1]. Du fait des métamorphoses de la puberté, un moment de crise est introduit à la fois dans l’Autre qui ne peut en répondre et dans le corps dont l’image est trouée par cette jouissance[2].

Le film est directement branché sur cette transformation du monde qui s’impose à un sujet après l’enfance. Les images de ce qui faisait sa vie jusqu’il y a peu, la famille, la vie au collège semblent des clichés tant elles sont contrastées avec la façon dont la caméra approche la force d’attraction qui polarise le mouvement des deux jeunes hommes l’un vers l’autre.

Des lieux nouveaux apparaissent dont la mise en abyme permet au réalisateur de traiter ce qui se joue à ce moment. La nature, filmée comme Téchiné sait le faire, évoque la puissance de ce qui saisit les corps. Est-ce ce lien singulier à la nature qui a soufflé au réalisateur le titre de son film ? Ce titre évoque la première phrase d’un poème de Rimbaud : « On n’est pas sérieux quand on a 17 ans », où l’urgence d’un désir nouveau prend la teinte de l’odeur des tilleuls. C’est dans ce parfum, écrit Rimbaud, que « l’on se sent aux lèvres un baiser qui palpite là, comme une petite bête »[3]. Dans le film, il y a l’orage qui gronde et marque le début d’une intimité née dans la bagarre mais se prolongeant dans un moment de jouissance prise en douce, une cigarette ou un joint partagé. Il y a le lac dans lequel Thomas plonge nu sous le regard incrédule et admiratif de Damien.

Dans un entretien donné à Télérama, Téchiné disait : « Dans l’adolescence, l’expérience rêvée et l’expérience vécue se rejoignent. Et ça, ça m’est familier ». En effet, on sait depuis Freud que le rêve est une façon pour le sujet de traiter le réel, de traiter ce qui fait effraction traumatique. Le film, peu à peu, distille les images de cette mutation. Une métamorphose qui en passe par différents lieux où Thomas a entraîné Damien. Une topologie des circuits du désir qui fait pâlir le monde de l’enfance.

 


[1] Roy D., « Jeunesse des ados », Hebdo Blog spécial adolescent n°65.
[2] Ibid.
[3] Rimbaud A., « Roman », Œuvres Complètes, Paris, Gallimard, col. La Pléiade, 2009, p. 29.