Par | 2017-03-12T08:58:47+00:00 8 mars 2017|Non classé|

André Gide, La porte étroite

J’éprouvais un singulier malaise auprès de ma tante, un sentiment fait de trouble, d’une sorte d’admiration et d’effroi. […] Un jour de cet été – ou de l’été suivant, car dans ce décor toujours pareil, parfois mes souvenirs superposés se confondent – j’entre au salon un livre ; elle y était. J’allais me retirer aussitôt ; elle qui, d’ordinaire, semble à peine me voir, m’appelle : « Pourquoi t’en vas-tu si vite ? Jérôme ! est-ce que je te fais peur ? » Le cœur battant, je m’approche d’elle ; je prends sur moi de lui sourire et de lui tendre la main. Elle garde ma main dans l’une des siennes et de l’autre caresse ma joue.

« Comme ta mère t’habille mal, mon pauvre petit … ! » Je portais alors une sorte de vareuse à grand col, que ma tante commence de chiffonner. « Les cols marins se portent beaucoup plus ouverts ! dit-elle en faisant sauter un bouton de chemise. — Tiens ! regarde si tu n’es pas mieux ainsi ! » et, sortant son petit miroir, elle attire contre le sien mon visage, passe autour de mon cou son bras nu, descend sa main dans ma chemise entrouverte, demande en riant si je suis chatouilleux, pousse plus avant … J’eus un sursaut si brusque que ma vareuse se déchira ; le visage en feu, et tandis qu’elle s’écriait ;« Fi ! le grand sot ! » -je m’enfuis ; je courus jusqu’au fond du jardin ; là, dans un petit citerneau du potager, je trempai mon mouchoir, l’appliquai sur mon front, lavai, frottai mes joues, mon cou, tout ce que cette femme avait touché. »

André Gide, La porte étroite, folio Gallimard, 1994, pp. 20-21-22.

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