Par | 2017-03-12T08:43:20+00:00 10 mars 2017|Non classé|

Delphine de Vigan, Rien ne s’oppose à la nuit

L’anorexie ne se résume pas à la volonté qu’ont certaines jeunes filles de ressembler aux mannequins, de plus en plus maigres il est vrai, qui envahissent les pages des magazines féminins. Le jeûne est une drogue puissante et peu onéreuse, on oublie souvent de le dire. L’état de dénutrition anesthésie la douleur, les émotions, les sentiments, il fonctionne dans un premier temps, comme une protection. L’anorexie restrictive est une addiction qui fait croire au contrôle alors qu’elle conduit le corps à sa destruction.

J’ai eu la chance de rencontrer un médecin qui avait pris conscience de ça, à une époque où la plupart des anorexiques était enfermées entre quatre murs dans une pièce vide, avec pour seul horizon un contrat de poids.

Je ne reviendrai pas ici sur cette période de ma vie seul m’ intéresse l’impact qu’elle a pu avoir sur Lucile, son ressentiment.

Lucile, plus désarmée que jamais, fut la spectatrice de mon effondrement. Sans un geste, sans une parole de colère ni de chagrin, sans être capable d’exprimer quoi que ce fût, tout le temps que dura ma chute. Lucile m’a fait face, privée de parole, sans pour autant se détourner. Lucile, dont les mots tardifs.  » mais alors tu vas mourir » et le ton d’impuissance sur lequel elle les prononça, me donnèrent à entendre l’impasse dans laquelle je me trouvais.

Quelques années plus tard, lorsque j’ai été mère moi-même, j’ai souvent pensé à la douleur que j’avais infligé à la mienne.

Delphine de Vigan, Rien ne s’oppose à la nuit, Kaltès, Paris, 2011, p. 304

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