Par | 2017-03-16T00:51:41+00:00 15 mars 2017|Non classé|

PUNK NOT DEAD, Mais pas très en forme tout de même.

 On oublie souvent que le corps est en jeu dans la danse, même quand il s’agit du pogo punk. Et il y a plus encore à dire concernant ce que les ados mettent en jeu après l’enfance !

« Je vous parle d’un temps que les moins de 20 ans … » − On connaît la chanson − où la musique était centrale pour faire bande. Or, faire bande au temps des métamorphoses de la puberté est fondamental. Lacan l’énonce ainsi, les garçons vont en bande et les filles à deux[1]. Dans « Psychologie des foules et analyse du moi »[2], Freud pose déjà la question de ce qui fait agrégation. Il faut un point d’identification mis en place d’Idéal. J’ai pu témoigner de ce que la rencontre de la musique punk, et du groupe qui fit bande, me permit de produire un lien social nouveau, un intérêt pour la culture et un lieu où parler de l’autre sexe. En un mot : un escabeau ! C’est-à-dire, comme le souligne Jacques Alain Miller, « ce sur quoi le parlêtre se hisse, monte pour se faire beau […] cela traduit d’une façon imagée la sublimation freudienne, mais à son croisement avec le narcissisme. »[3]

Quand Lacan insiste sur le fait que les garçons en passent par la bande, c’est pour faire valoir qu’il y a une peur du féminin, qu’il vaut mieux affronter cela à plusieurs car il y a une angoisse sur sa tenue phallique, la preuve étant que ce truc-là n’en fait qu’à sa tête. Il le dit ainsi : c’est que de « bander, […] n’a aucun rapport avec le sexe, pas avec l’autre en tout cas. »[4]

La musique, nous pouvons dater cela des années 50 et de l’émergence du Rock n’roll, a été ce lieu de l’identification hors de la cellule familiale, contre le Père. Mise en cause des idéaux qui imposent que ceux-ci aient été posés.

À mon époque, il y avait les punks, les mods, les corbeaux, les discos, les rockabilly (Stray cats), les nowave, les skinhead, les hardcore, les babas-cool, les hippies etc…

À ces nominations issues d’un courant musical, s’accompagnait des idéaux politiques, des critères sociaux, des revendications, des tenues vestimentaires, un traitement de la langue, des slogans. Tout cela n’étant que semblant mis sur LA question du moment : face à l’impossible rencontre des corps, comment faire ?

Aujourd’hui que mes cheveux ont blanchi, que mes os sentent un peu plus la morsure du froid, il m’arrive encore d’aller entrechoquer mon corps contre celui d’autres vieux punks, non plus dans un squat, mais à l’Olympia, ou au Zénith de Paris, quand d’autres vieux, sur scène, rejouent leur jeunesse et la mienne. Il est des escabeaux qui tiennent au corps. D’ailleurs Lacan s’étonnait que nous n’analysions pas plus le rapport du corps dans la danse lors de la séance du 11 mai 1976 (Séminaire livre XXIII) où il dit : « Il y a quelque chose dont on est tout à fait surpris que ça ne serve pas plus le corps comme tel — c’est la danse »[5]. Il introduira alors le terme de condansation. Un corps, on ne l’est pas, on l’a, on le construit pour l’avoir. Pour citer Miquel Bassols : « On naît avec un organisme, mais le corps, on se le construit. »[6] Sans doute le pogo m’a-t-il aidé dans la construction de ce corps, lui infligeant aussi quelques bleus, mais cela faisait sans doute partie du jeu.

Mais, aujourd’hui que je reçois beaucoup de jeunes, je ne peux m’empêcher de leur demander de temps en temps quelle musique ils écoutent. Eh oui, il est des désirs de l’analyste coupable. Ma surprise est grande quand désormais et quasiment systématiquement, il m’est répondu : « un peu de tout ». Rarement, très rarement, un courant, un mouvement est énoncé. Il semblerait que ce ne soit plus là que se joue l’identification, plus là que l’on va pêcher un Idéal contre le père. Est-ce un signe de l’affaissement du Nom-du-Père contre lequel il n’y aurait plus besoin de s’élever ? Un avatar de la chute des idéaux ? Où tout simplement l’expression que la roue a tourné et que c’est ailleurs, dans d’autres champs, d’autres lieux, d’autres univers, que chacun va inventer un savoir y faire avec l’impossible rencontre des corps, avec le fait que pour cette rencontre, il n’y ait aucun programme déjà là et qu’il va falloir chercher. Finalement que l’on s’en fout du père de la horde, de l’exception contre laquelle, il faut se construire. Le père n’aurait-il plus rien d’exceptionnel ?

Du coup, à quel type de bande avons-nous affaire, à l’heure où peut-être, il faudrait retirer Rock’n Roll au bon vieux slogan Sex Drugs et Rock’n Roll. La JIE4 devrait nous enseigner de cela le 18 mars.

 


[1] Lacan J., Je parle aux murs, Paradoxes de Lacan, Paris, Seuil, 2011, p. 83-84.
[2] Freud S.,« Psychologie des foules et analyse du moi », Essais de psychanalyse, Payot, 2012.
[3] Miller J.-A., « L’inconscient et le corps parlant », La Cause du Désir, n°88, p.110
[4] Lacan J., Le Séminaire, Livre XIX, … ou pire, Paris, Seuil, p. 69.
[5] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, Paris, Seuil, 2005, p.154.
[6] Bassols M., « Le corps et ses jouissances », conférence prononcée dans le cadre du Pont freudien, au Québec à Côte des neiges, le 23 Mai 2003. inédit.
Par | 2017-03-16T00:51:41+00:00 15 mars 2017|Non classé|