Par | 2017-03-11T06:43:26+00:00 9 mars 2017|Perspectives|

La troisième tête de la reine et l’issue de la « crise d’adolescence ». Une lecture de Wedekind.

Personnage souvent souvent ignoré de L’Eveil du printemps, sa rencontre viendrait caractériser l’adolescence en tant qu’elle donne corps à deux mouvements contradictoires : le dévoilement de l’inexistence d’un rapport sexuel unissant deux sexes mais également la possibilité d’une solution.

Pourquoi les nombreuses lectures de L’éveil du printemps de Wedekind – y compris les miennes – donnent-elles un tel sentiment d’insatisfaction ? Tout y est pourtant : la crudité de la sexualité adolescente ; la liste des choix sexuels possibles ; la fréquence des « suicides d’enfants », que Wedekind a eu à connaître personnellement en tant que lycéen ; l’incompréhension de la part des adultes ; le caractère « non-spéculaire » du Nom-du-Père, avec l’homme masqué… jusqu’à la propension de l’adolescence à la radicalisation.

Et pourtant, au-delà de toutes ces indications, une question s’impose : pourquoi personne ne parle-t-il de la reine ?

Avant que son œuvre ne se polarise vers des personnages de prostituées expressionnistes, dont on peut considérer que le premier personnage est Wendla, la première pièce de Wedekind est en effet dominée par ce qui se présente comme une sorte de personnage central non déclaré, ou si l’on veut, de fantasme dominant l’ensemble de l’histoire : la reine sans tête. Le commentaire de Lacan à la fin de son écrit sur L’éveil du printemps a attiré mon attention sur le personnage de la reine sans tête : « […] je n’errerai pas plus longtemps à suivre à Vienne, dans le groupe de Freud, les gens qui déchiffrent à l’envers les signes tracés par Wedekind en sa dramaturgie. Sauf peut-être à les reprendre de ce que la reine pourrait bien n’être sans tête qu’à ce que le roi lui ait dérobé la paire normale, de têtes, qui lui reviendrait.

N’est-ce pas à les lui restituer (de supposer face cachée) que sert ici l’Homme dit masqué. Celui-là, qui fait la fin du drame, et pas seulement du rôle que Wedekind lui réserve, de sauver Melchior des prises de Moritz, mais de ce que Wedekind le dédie à sa fiction, tenue pour nom propre. » En outre, une note précise l’enjeu qu’y voit Lacan : « J’y lis pour moi ce que j’ai refusé expressément à ceux qui ne s’autorisent que de parler d’entre les morts : soit de leur dire que parmi les Noms-du-Père, il y a celui de l’Homme masqué ».[1]

Qu’en dit Wedekind ? Dans sa pièce, la reine sans tête est une identification majeure de Moritz, son obsession délirante. Littéralement, il est celui qui est devenu la reine sans tête, par son suicide. Voici sa première occurrence :

« MORITZ. Les feuilles murmurent si fort. – C’est comme si j’entendais ma grand-mère morte raconter l’histoire de la reine sans tête. Il était une fois une reine merveilleusement belle, belle comme le soleil, plus belle que toutes les filles du pays. Mais malheureusement, elle était venue au monde sans tête. Elle ne pouvait ni manger, ni boire, ni donner des baisers. Elle ne pouvait communiquer avec ses courtisans qu’en utilisant sa douce petite main. Avec ses petits pieds, elle tapait sur le sol pour les déclarations de guerre et les ordres d’exécutions. Puis un jour, elle fut assiégée par un roi qui par chance avait deux têtes, qui n’arrêtaient pas de se disputer si violemment qu’aucune ne pouvait avoir le dernier mot. Le sorcier de la cour prit la tête la plus petite, et l’inséra sur le corps de la reine. Et voici qu’elle lui allait extraordinairement bien ! Donc le roi et la reine se marièrent, et les têtes arrêtèrent de se disputer, et se mirent à s’embrasser sur le front, les joues et la bouche, et vécurent heureuses après cela, de longues années de joie et de paix.– Délectable non-sens ! Depuis les vacances, je ne puis retirer la reine sans tête de mon esprit. Quand je vois une jolie fille, je la vois sans tête –et d’un seul coup, je me vois devenir la reine sans tête. –Il est possible que quelqu’un se soit fixé sur moi »[2]

D’où vient cette histoire ? Elle ne vient ni du répertoire européen, ni du répertoire biblique. Il s’agit d’un mélange de deux mythes hindouistes différents, diffusés en Europe par Pierre Sonnerat[3] (fin XVIIe siècle) l’un appartenant à la série de la mythologie de la déesse Kâli, l’autre à une divinité du sud de l’Inde, Mariatale, qui occupent des places tout à fait séparées dans le domaine Indien, mais qui ont été associées dans plusieurs interprétations occidentales, par Wedekind et Marguerite Youcenar par exemple. D’un côté, Kâli, que rien ne peut arrêter quand elle entre en fureur, si ce n’est Shiva lui-même, qui se couche devant elle : elle laisse alors pendre sa langue et la mord, pour indiquer qu’elle a retrouvé son self-control. Ceci explique le lien entre Kâli et les champs de bataille et les lieux de crémation, qui se retrouve d’ailleurs dans L’éveil du printemps. D’un autre côté, un autre mythe, sans lien dans les traditions locales, mais que le thème de la décapitation a fait rapprocher par certains Européens : une épouse de brahmane châtiée parce qu’elle a perdu la pureté absolue. Le brahmane a le pouvoir de ressusciter son épouse, mais malheureusement, il se trompe de tête. Et horreur ! Il lui recoud la tête d’une prostituée ! Notre hypothèse est que Wedekind, comme le fera après lui Marguerite Yourcenar, franchit un pas que ne franchit la tradition hindouiste : il représente la « reine sans tête », c’est-à-dire Kâli décapitée, ce qui est rigoureusement impossible dans la tradition hindouiste.

À mon avis, la sixième fable des contes tantriques dits du Vetalapancavincati[4] (vingt-cinq contes du démon,) a inspiré assez directement Wedekind : un jeune blanchisseur va au temple de la déesse Devi (autre nom de Kâli), et aperçoit une jeune fille dont il tombe amoureux sur le champ ; il demande à la déesse d’intervenir, et lui promet de lui donner sa tête en sacrifice. Un ami intervient pour lui et obtient l’acceptation du père. Après le mariage, ils passent devant le temple de Devi et le mari se voit soudain rappeler sa promesse. Il entre dans le temple et se décapite. Après quelques minutes, son ami va le chercher, le découvre ensanglanté, réfléchit qu’on va l’accuser, lui, de ce crime, puisque tout le monde sait qu’il aimait également la mariée. Affolé, il se décapite à son tour. La mariée entre à son tour dans le temple, les voit tous deux décapités. Désespérée, elle essaie de se pendre mais la déesse, dans sa bienveillance, lui dit d’attacher les têtes aux corps, ce qu’elle fait mais en se trompant. À laquelle des deux combinaisons la jeune fille doit-elle être mariée, demande le démon ? La bonne réponse, formulée immédiatement par le roi, est la suivante : au corps auquel est attachée la tête de son mari, car la tête est la meilleure partie du corps (sic !).

Dans la version proposée par Wedekind, nous avons une « reine sans tête », qui donne la structure générale de la pièce.

Dans son commentaire, Lacan raccorde la figure de la « reine sans tête » à ce qu’il est en train d’élaborer à cette époque : il n’y a pas de rapport sexuel, et il existe une sorte de logique phallique (à double détente : un quanteur et une fonction) qui tente d’y porter remède. Lacan nous indique que la figure de la reine sans tête peut être interprétée comme la mascarade de Joan Riviere, dans laquelle la femme est présentée comme celle qui est privée par l’homme. L’homme est un voleur de têtes ; il a volé à la reine les deux têtes qui auraient dû lui revenir. On peut ainsi définir la femme comme celle à qui un homme a volé les têtes qui devraient lui revenir.

Sur le corps du roi, ces deux têtes ne s’entendent pas. Le « happy end » proposé consiste dans le fait qu’une des têtes du roi a été donnée à la reine, et que les têtes se réconcilient.

L’espace de la pièce de Wedekind est un entre-deux-morts qui est assuré dès le départ par cette figure de la reine sans tête. On peut dire que l’adolescence est la confrontation à cette figure qui incarne la contradiction entre l’inexistence du rapport sexuel et l’éventualité d’une solution phallique.

Les deux personnages masculins du Vetalapancavincati sont à la fois des amis et des rivaux. Thomas Mann, dans son roman Die VertauschteKöpfe Les têtes échangées –, amplifie le contraste entre ces deux personnages. Il leur fait incarner, pour l’un la vie active, pour l’autre la vie contemplative. De son côté, Wedekind oppose Moritz, – la victime, qui ne veut rien savoir « activement » de la sexualité, habité par le fantasme de la reine sans tête, et se suicide lorsqu’il apprend qu’il doit redoubler sa classe –, à Melchior, qui engrosse Wendla, et lorsqu’elle meurt des suites de l’avortement, erre entre deux morts.

La solution proposée par Wedekind est une troisième tête, masquée – littéralement, c’est « le monsieur (ou le seigneur) momifié », der vermummte Herr. La thèse de Lacan peut se décrire comme suit : la position féminine oscille entre deux formules. D’un côté l’affirmation de la castration, pas d’exception à la fonction phallique, qu’incarne Moritz par sa pendaison-décapitation − dans la pièce, il se pend mais on ne retrouve pas sa tête −, et de l’autre, le pas-tout phallique. Cette deuxième formule est précisément ce qui autorise le surgissement de la position d’exception, figure extrême et paradoxale de la nomination – il ne veut pas dire qui il est, il est masqué, etc. mais il emporte la décision de sortie de l’entre-deux-morts – qui utilise la mascarade.

Rappelons que Kâli est celle qui, devant le corps de Shiva, cesse la décapitation – en quelque sorte, elle « cesse de ne pas s’écrire » ; c’est aussi celle qui permet de recoudre les têtes.


[1] Lacan J., « L’éveil du printemps », cf. Wedekind, L’éveil du printemps, Paris, Ed Gallimard, p. 11.
[2] Traduction de l’auteur
[3] Sonnerat P., Voyage aux Indes Orientales et à la Chine, Paris, 1782, avec approbation et privilège du Roi.
[4] Vetalapancavincati, cf. C. H. Tawney (1880), The Kathásaritságara ; or, Ocean of the streams of story.
Par | 2017-03-11T06:43:26+00:00 9 mars 2017|Perspectives|