Par | 2017-03-07T11:16:02+00:00 11 septembre 2016|Selfie|

Un selfie avec Marie-Aude Murail, écrivaine.

Un héros pas comme les autres pour venir au secours de ceux qui souffrent ! Cela ne vous dit rien ? L’auteure nous éclaire dans ce qui suit !

Votre dernier ouvrage propose au lecteur un personnage « pas comme les autres » à certains égards. Qui est-il ?

Et au fond, pour lui « Après l’enfance » ce serait quoi ?

***

« L’idée » de Sauveur, le personnage de mon roman Sauveur & fils, est née, comme souvent, de l’observation de mon environnement immédiat, famille et amis, soit en l’occurrence un nombre croissant d’adolescent(e)s en souffrance. Comme je n’arrivais pas à les tirer d’affaire moi-même, mon imagination leur a inventé un psy antillais, affublé d’un prénom bien lourd à porter dans une profession où l’on ne fait pas de miracle. Un « docteur en psychologie clinique » que ses patients appellent parfois « docteur », au grand dam de l’Ordre des médecins.

J’avais regardé avec beaucoup d’intérêt la série israélo-américaine In Treatment, assistant à l’irrésistible dégringolade professionnelle et privée de son héros, Paul Weston, incarné par Gabriel Byrne. Il n’échappe à aucun des pièges ordinaires que tend ce métier à un thérapeute : tomber amoureux d’une de ses jeunes et jolies patientes, se battre avec un autre, ruiner la relation d’un jeune couple, etc. Mon mari a passé deux ou trois soirées à me lire à voix haute le livre que Clotilde Leguil a consacré aux erreurs et aux errances de ce psy bien américain

[1]. Du coup, j’ai essayé d’en épargner quelques-unes à Sauveur, mais pas toutes…

Tout en écrivant la saison 1 et les suivantes, j’ai puisé dans le rayon « Psy » de ma médiathèque orléanaise qui m’a fourni à la fois des « cas » et des manières de les « traiter ». Ceux-ci m’ont servi à étayer, de façon je l’espère vraisemblable aux yeux de professionnels – mais ce n’était pas mon souci premier – les consultations que je mets en scène. Lazare, le jeune fils de Sauveur, qui se met à « écouter aux portes », en l’espèce à LA porte intérieure du cabinet de son père, m’a fourni un point de vue complémentaire qui, je crois, tempère le rôle de narratrice omnisciente que je me suis arrogée.

Narrateur omniscient ne signifie pas écrivain tout-puissant. Mes personnages ont une vie propre qui se développe de façon pas entièrement prévisible et à laquelle je dois m’adapter. Un exemple : la relation amoureuse entre Sauveur et Louise, les lecteurs des saisons 2[2] et 3[3] le découvriront, n’est pas le long fleuve tranquille que j’entrevoyais de prime abord.

Donc Sauveur, c’est un peu moi, dans ses bonnes intentions, et puis non, ce n’est pas moi, ce grand black terriblement fragile et séduisant.

J’ai écrit un jour que j’étais « demeurée en enfance ». Je crois que je ne ferais pas ce métier si je n’entretenais pas un rapport constant, réel et imaginé, avec ma propre enfance et avec les enfants et les ados, les miens, qui ont grandi mais que je n’ai pas oubliés, et ceux des autres.

La limite entre l’enfance et l’adolescence ne m’intéresse pas, littérairement parlant. Je sais que je n’écris pas de la même façon pour des 7-8 ans qui commencent à lire seuls et pour des ados qui sont en passe d’y renoncer, mais les seuils d’âge que posent les éditeurs entre leurs collections ne conditionnent pas directement mon écriture. Je sais aussi qu’une histoire courte sera pour les plus jeunes et qu’avec 200 ou 300 pages, je vais viser plutôt des ados. Mais au fond, je suis surtout convaincue, désormais, que tout le monde peut lire mes livres, de 7 à 77 ans, j’en ai eu maints témoignages. Je n’ai donc plus de « cœur de cible ». Je n’ai plus que le cœur pour cible.

 


[1] Leguil Clotilde, In Treatment. Lost in therapy, Paris, PUF, 2013.
[2] À paraître le 9 novembre 2016
[3] À paraître au printemps 2017
Par | 2017-03-07T11:16:02+00:00 11 septembre 2016|Selfie|