Lofofora est un groupe phare de la scène rock française dès 1989. Textes incisifs, sans étiquette, sans concession, le style « Lofo » oscille entre punk et chanson française. Reuno, chanteur du groupe, se prête au jeu du selfie Après l’enfance.

 

Depuis bientôt 30 ans, où se situe Lofo ? Après l’enfance ?

T’as un morceau qui s’intitule Double A1 pour Adolescents Attardés sur le dernier album. Quelques ex et un directeur artistique nous ont qualifiés d’ados attardés, on préfère ça à vieux cons ! On est là, toujours en réaction aux adultes franchement ridicules qui semblent en permanence avoir quelque chose à cacher et qui prennent les gamins de haut avec des « tu comprendras quand tu seras plus grand ». Mais quand t’es ado, tu sais bien que toute cette attitude c’est des conneries. Tu rentres en rock n’roll comme en adolescence, pour contester ces faux-semblants et éviter les idées toutes faites. Ce n’est pas une question d’insoumission, c’est la résignation qui est dangereuse.

Le groupe évolue, la vie suit son court, mais le p’tit Reuno il a toujours sa place, mes rêves d’ado j’ai pas à m’torcher l’cul avec. Du coup on fait tout pour être là où on ne nous attend pas. Phil (bassiste) dit même qu’on a tous les droits avec ce groupe. Dans le sens où on peut composer dans tous les styles. Cela dit, au-delà des questions de styles, je me retrouve plus dans l’esprit punk, qui assume plus ses fêlures que le métal. Un peu comme le monde des adultes qui cache ses failles alors que les ados te les renvoient à la gueule. L’adolescence c’est quelque chose de très noble, de pas facile. Un moment pas confortable mais où nait une énergie, un feu qui prend aux tripes. L’enjeu c’est de le canaliser et pour ça, l’apport de la culture est un moyen majeur.

Et l’évolution du public ?

Si quelque chose a changé, c’est qu’entre les réseaux sociaux, la télé-réalité ou un certain style de rap hardcore, le monde manque sérieusement de tendresse et de chaleur humaine. Et ce sont certainement des choses pas faciles à demander quand t’es ado. Un pogo à un concert de Lofo c’est une mise en contact des corps, c’est une façon de trouver de la chaleur humaine. C’est aussi peut-être une façon de faire corps ou de trouver un bout de rite de passage qui n’existe plus. Quand tu tombes dans un pogo, tu es tout de suite relevé. Ça te conduit à éprouver la confiance en l’autre.

Naufragé sans navire, chevalier sans armure est-ce que ce refrain du titre Contre les murs2 parle de la jeunesse actuelle ?

C’est d’abord un morceau sur l’enfermement, suite à deux ans d’interventions en Maison centrale où deux disques ont été enregistrés avec les détenus. Quand je rentrais je croisais dans le métro des gens qui me semblaient plus enfermés que les détenus avec lesquels on était dans un processus de création. Mais j’ai aussi pensé aux mômes de banlieue. Il y a toujours plusieurs entrées dans une même chanson.

Un souvenir de Lofo qui te fait toujours sourire quand tu y penses ?

Il y a une bonne vingtaine d’années, on participe à un concert de soutien pour le comité national contre la double peine à La Cigale, au milieu d’une affiche avec que des groupes de rap dont Assassin. Quand on commence à installer la batterie, les amplis, les guitares, on sent le public plus que sceptique. Quand on se met à jouer on a droit à des sifflets, certains se mettent les doigts dans les oreilles. Entre deux morceaux je dis deux trois trucs comme quoi on est venu jouer contre l’intolérance. L’ambiance se débloque et le concert se passe bien, ça slam et ça pogote un peu. Après le concert on passe du temps dans la salle et deux kids viennent vers moi et me disent « C’est toi qui était sur scène tout à l’heure, franchement j’aime pas ta musique, mais c’est vachement bien ce que tu fais ». Un beau dimanche après-midi à Paris au final. C’est significatif du fait qu’un jeune public peut s’intéresser au fond et ne pas s’arrêter à la forme.

 


1 Lofofora, Double A, piste 11, (3’12). Album : L’épreuve du contraire. CD, AT(h)HOME, France, 2014.

2 Lofofora, Contre les murs, piste 3, (4’27). Album : L’épreuve du contraire. CD, AT(h)HOME, France, 2014.