» Au début du siècle dernier de véritables secousses telluriques célèbrent l’adolescence : Wedekind, Freud, Stravinsky et Nijinski … qui   peuvent être mises en tension avec celles qui poussent aux métamorphoses de la puberté et à la sortie de l’enfance « 

« Le Sacre a été le premier concert de musique classique auquel j’ai assisté dans mon adolescence. Chaque note était comme une sonde qui pénétrait ma peau. Ce fut un choc pour moi. Comment un orchestre classique pouvait-il incarner à ce point le sens de ma fureur au regard du réel du monde ? J’avais dix-sept ans »

[1].

Le Sacre du Printemps est une œuvre de crise. Crise parce qu’avec elle Stravinsky tordait le cou à la musique pour la faire parler avec les pieds des danseurs. Crise aussi par sa dramaturgie dénuée d’intrigue, qui évoque un rituel païen russe, dans une série de danses célébrant l’adolescence (Jeu de rapt, Rondes printanières, Jeux des cités rivales…), à la sensualité fiévreuse, jusqu’à son acmé : le sacre, la danse de mort de la jeune fille.

La partition, fondée sur la polyrythmie, la discontinuité, la dislocation de la structure formelle, était irréalisable dans une chorégraphie classique. Nijinski va provoquer un véritable séisme en mettant en scène une vision inédite du ballet, avec les corps des danseurs animés d’impulsions contraires et saccadées comme atomisés par une force tellurique.

Le scandale déclenché le 29 mai 1913 au Théâtre des Champs Elysées par le Sacre du Printemps est un fait bien connu. Bon nombre d’auditeurs n’entendirent alors dans cette œuvre qu’un insupportable chaos, un tremblement de terre dans l’esthétique formelle et consensuelle de l’époque. Le public ne s’y trompa pas devant cet immense « couac » qui venait rompre le confort qu’offrait alors la musique fondée sur les principes de la mélodie et de l’harmonie, mais aussi le ballet qui donnait à voir une vision flatteuse et régulée du corps des danseurs, constituée sur le modèle illusoire de l’unité du corps. Il prenait en pleine figure une orgie haletante, tant visuelle qu’auditive. Cette secousse, cet événement traumatique reste unique dans l’histoire de la musique, marquant l’acte de naissance, selon Pierre Boulez, de la musique contemporaine.

Comment ne pas rapprocher le scandale du Sacre avec la virulence de l’accueil provoqué en ce même début de siècle par la publication des Trois essais sur la théorie sexuelle, de Freud, qui lui valut plus d’injures et de critiques qu’aucune autre de ses œuvres ?

Une pièce de théâtre avait, dix ans auparavant, mis en scène des adolescents dans l’éveil de leur sexualité, relevant à l’époque de la pornographie par la présentation de plusieurs actes d’autoérotisme et de masturbation collective. Dans sa préface à l’Éveil du printemps Lacan soulignait combien, par sa dramaturgie, Wedekind « anticipait Freud largement »[2].

On peut voir de même, dans Le Sacre, une anticipation du dernier Lacan, celui de l’événement de corps et de la sexualité féminine, qui aborde la jouissance « à rebours des mirages de l’hédonisme »[3] .

Stravinsky s’aperçut qu’il inventait une musique qu’il fut tout d’abord incapable de noter. Il écrivit qu’il était « le vaisseau à travers lequel Le Sacre passait », et n’avait été guidé par « aucun système ». Autrement dit, Le Sacre est celui d’un événement de jouissance hissé sur la scène de l’art, qui deviendra le chef -d’œuvre que l’on sait.

L’effet produit par la partition musicale du Sacre sur la représentation des corps est immédiat, la métamorphose accomplie. Plus de 250 chorégraphies ont été créées depuis celle de Nijinski : on peut parler de « l’essaim du Sacre » authentifiant la dimension subversive de l’acte artistique du compositeur.

Dans la version à la technologie spectaculaire qu’il donnait du Sacre en 2014 au festival d’automne à Paris, une chorégraphie sans danseurs, Romeo Castellucci dit avoir voulu « réveiller cet effet de choc » de ses dix-sept ans. Il présentait ainsi son Sacre  : « C’est une pièce pour les nerfs, pas pour la conscience. Cela va tellement vite, qu’au niveau épidermique, c’est presque une électrocution. »[4]


[1] Castellucci R., La Cause du désir, n°91, p. 8.
[2] Lacan J., « Préface à L’Éveil du printemps  », Ornicar ?, n° 39, Navarin éditeur, 1986-87.
[3] Laurent É., L’envers de la biopolitique, Navarin, Le champ freudien, 2016, 4ème de couverture.
[4] Castellucci R., présentant sa version du Sacre du Printemps au Festival d’automne, en 2014.