Une conversation sur l’intimité dans un foyer de la protection de l’enfance : des filles parlent de garçons, des garçons parlent de filles. Tous parlent de la violence de la rencontre… pour arriver à vivre ensemble.

À la fin des années 1990, le foyer de la protection de l’enfance pour adolescents incasables[1] qui accueille depuis un demi-siècle des garçons, est contraint d’accueillir des filles afin de jouer son rôle intégrateur et de garantir l’égalité entre les filles et les garçons. Quinze ans après, l’institution se voit dans l’obligation de mettre en place selon les « recommandations de bonnes pratiques » des actions pour traiter les « conduites à risques ». Je propose au directeur des conversations que j’animerai avec un éducateur, séparément entre filles et entre garçons sur la question de « l’intimité ». Il accepte.

Les filles abordent les choses par les questions de corps : pas de place pour les « crados » dans leur communauté de filles ! Pas question non plus pour elles de trop vouloir plaire et de faire une « réputation » à toutes. Mélissa, 17 ans et demi, l’aînée appelée « la mama », initie un jeu joyeux de classement des parades de séduction des garçons du foyer parmi lesquelles celles des « sales types », dont il faut se méfier… Les filles décident d’un commun accord de fermer à clé la porte qui sépare les espaces filles des espaces garçons. Mélissa prend à parti Alizée, 16 ans, qui laisse entrer Marco la nuit dans les espaces filles. Alizée explique que « Marco aime pas qu’on lui dise non ». Les filles disent à Alizée qu’elle a le choix de « faire la proie » ou pas. Lors de la conversation suivante, Alizée est absente. Les filles soupçonnent Marco de la frapper. Mareva, 16 ans, invite Alizée à reprendre sa place dans le groupe où elle restera silencieuse. Les filles tiennent à parler des questions de contraception avec les éducatrices au planning familial. Pour les questions d’amour, elles sont intarissables, mais Mareva précise : « quand c’est du sérieux, ça se dit pas, c’est privé ».

Chez les garçons, en réponse au mot « intimité », David, 14 ans, montre sur son téléphone portable une vidéo pornographique d’une agression sexuelle : « elle l’a bien méritée ! » Devant les rires du groupe, l’éducatrice confisque le téléphone et se fâche. Mata, 16 ans, prend la parole : « M’dame, vous avez entendu parler du viol, dans une cave, d’une fille par plusieurs pelos ? ». Fort de son autorité liée à sa force reconnue par tous les garçons, il expose sa réelle inquiétude : « Comment on fait quand une fille veut du sexe, c’est la honte si t’assumes pas ? ». Les garçons parlent de leurs rencontres avec des filles sulfureuses, ces filles qu’ils recherchent et craignent. Comment soutenir pour eux leur différence avec les filles ? Par la violence pensent la majorité d’entre eux ! L’éducatrice et moi soutenons fermement qu’il faut « se tenir éloignés » de ces « filles à histoires ». Attentifs, certains se risquent alors à parler de leur copine, leur « femme », dont ils attendent respect et sérieux.

L’égalité des sexes ne peut être un principe de l’éducation, encore moins l’harmonie comme principe organisateur d’un vivre ensemble citoyen. Cependant, les conversations permettent de faire place aux questions intimes dans un vivre avec les autres.


[1] Pourtau A., Marty M.-C., Adolescents de l’illimité, Éditions Chroniques sociales, 2015.