Par | 2017-03-07T11:15:48+00:00 8 janvier 2017|Tudikoi?|

Une conversation impromptue

Les gadgets, souvent perçus comme obstacles à la « vraie vie » deviennent ici l’indice d’une surprise qui expose à la rencontre.

Jacques Lacan, en 1974, se demandait si « nous arriverons à devenir nous-mêmes animés par les gadgets ». « Je dois dire que ça me paraît peu probable », ajoutait-il aussitôt

[1].

Ils discutent en conservant leurs écouteurs (ou alors, ils n’en conservent qu’un dans une oreille, l’autre oreille restant disponible). L’échange a lieu sur fond sonore, comme dans presque tous les lieux publics aujourd’hui, à cela près que chacun dispose d’une musique à soi. Faut-il s’en inquiéter ? Une jeune fille de quinze ans raconte, dans une nouvelle écrite pour le cours de français (mais elle m’apprit ensuite que cette scène avait réellement eu lieu), une rencontre occasionnée par le baladeur et le téléphone portable.

La scène a lieu dans un bus. Walkman dans les oreilles. Je n’entends rien, je vois seulement. Alors j’observe les passants dehors attendant le bus opposé, le chauffeur qui bouge ses doigts sur le volant, sûrement au rythme de la radio, et les gens qui m’entourent […] Au devant du bus, deux femmes agitent leurs mains, je ne sais pas pourquoi, mais elles ont l’air en colère. Ma chanson se termine. Un « c’est pas possible ! » provient de leurs conversations. Puis un autre morceau commence. Leurs mains s’agitent à nouveau. Mais je n’entends plus rien.

La musique dans les oreilles permet d’isoler le monde observé en une suite de scénettes purement visuelles, comme dans un film muet. À un moment cependant la narratrice entend une autre musique dans le bus, par-delà ses propres écouteurs : c’est la sonnerie d’un portable, derrière elle. Avec curiosité, je mis pause. J’aimais cette chanson. Elle se retourne et aperçoit une autre jeune fille, elle aussi écouteurs aux oreilles, qui n’entendait pas son téléphone sonner. Je lui fis signe d’enlever ses écouteurs, elle comprit tout de suite, et me remercia avec un grand sourire. Puis je ne sais plus comment, ni par quel sujet nous avons commencé, nous avons entamé une longue conversation. Nous en avons loupé notre arrêt. Nous sommes descendues à celui d’après et nous avons marché jusqu’au tramway, tout en parlant.

La rencontre dans la parole, doublée de curiosité, met fin au flux sonore et au train-train qu’il représente. De même, quand je demande aux adolescents s’il leur arrive encore d’envoyer une lettre manuscrite, ils disent le faire uniquement dans une circonstance exceptionnelle comme une lettre d’amour. Au lycée, les amoureux n’ont pas d’écouteurs. Mais il est remarquable que ce soit ici par le biais du gadget que la rencontre a lieu. L’appel téléphonique y acquiert un nouvel usage : la sonnerie est moins un moyen de connexion avec un interlocuteur absent qu’un signal spécifique indiquant un goût ou une humeur. Et c’est dans le comble de l’isolement (ne plus entendre son propre téléphone) que le signal fonctionne pour un interlocuteur inconnu, mais présent. Bref, un nouveau moyen involontaire d’engager la conversation.

« Plus rien ne pourra vous séparer », annonçait il y a dix ans une des premières publicités pour internet : en effet, le tchat permet de se connecter en permanence à l’autre sans jamais le rencontrer. Ensuite, le message reste enregistré, et peut donc circuler même parmi ceux à qui il n’est pas destiné, comme une lettre volée. Au lycée, c’est dès leur entrée en classe qu’on demande aux élèves de se découvrir. Enlever son couvre-chef et ses écouteurs. Grâce à cette séparation la conversation du cours peut se tenir.

 


[1] Lacan J., « La troisième » (1974), Lettres de l’École freudienne, n°16, 1975, pp.177-203. Et, La Cause freudienne numéro 79, Paris, Navarin, 2011.
Par | 2017-03-07T11:15:48+00:00 8 janvier 2017|Tudikoi?|