Par | 2017-03-07T11:15:39+00:00 24 février 2017|Un ado chez nous|

Identification et pulsion : une nouvelle alliance

Si le catalogue des pulsions semble clôt, il reste que leur alliance avec l’actualité des semblants renouvelle leur abord dans la clinique.

« Je me demandais si, au fond, le corps de l’Autre ne s’incarne pas dans le groupe. La clique, la secte, le groupe, ne donnent-ils pas un certain accès à un “je jouis du corps de l’Autre dont je fais partie ? Cela peut s’effectuer sous les espèces de la sublimation : on chante en groupe, je jouis de son accord, on fait de la musique ensemble, ça élève, etc. Mais évidemment, allant vers la sublimation, ça ne satisfait pas directement la pulsion. Une nouvelle alliance entre l’identification et la pulsion ne serait-elle pas possible ? »

[1]

Du rapport au groupe, dans Je parle aux murs, Lacan dit que « les filles n’y ont jamais songé, mais que les garçons par contre, […] pour ça s’y entendent. Ils se tiennent tous par la main, d’autant que, s’ils ne se tenaient pas par la main, il faudrait que chacun affronte la fille tout seul, et ça, ils n’aiment pas »[2]. Le groupe, donc, pour partager l’affrontement à la différence des sexes et au non rapport sexuel en somme.

Alors que les filles, « elles se groupent deux par deux » et « quand elles ont détourné un gars de son régiment, naturellement, elles laissent tomber l’amie… »[3].

« Affronter », « régiment », les termes sont guerriers, pour dire que les identifications horizontales sont nécessaires aux uns et aux autres pour entrer dans la partie qui se joue avec la pulsion sexuelle, au moment de cette métamorphose qu’est la sortie de l’enfance.

Sortie de l’auto-érotisme pour aller vers l’Autre, vers le corps de l’Autre, sans en avoir les clés, pour traiter une jouissance du corps propre naissante, qui bouleverse le narcissisme lui-même et les identifications qui s’y sont constituées, de i(a) à I(A) ! Lacan parlait aussi d’une « fraternité du corps »[4], pour dire que ce qui s’enracine dans le corps, c’est le racisme.

Mais quel est le mathème auquel se réfère au fond cette notation de Jacques-Alain Miller lorsqu’il parle d’une nouvelle alliance entre l’identification et la pulsion, si ce n’est celui de la montée au zénith de l’objet a, des objets plus-de-jouir, aux dépens de l’Idéal et de la fonction symbolique qui régule les relations imaginaires ?[5] Cela s’écrit : a > I.

La nouvelle génération, disait Freud dans la « Psychologie du lycéen »[6], a pour condition le détachement d’avec le père. Mais il importe qu’elle trouve des substituts qui vaillent, sur lesquels elle peut transférer le respect et les attentes.

Avec Lacan, disons qu’à ce moment où les semblants vacillent et où les identifications sont incertaines, il importe de trouver à s’inscrire dans un discours et de rencontrer les partenaires-symptômes qui vaillent. Face à cette malédiction sur le sexe à laquelle chacun est confronté, un certain rapport au savoir et au vouloir savoir est donc électivement requis.

L’issue pourrait s’en trouver radicalement autre : plutôt qu’un refuge dans l’addiction aux objets en toc de la science et du marché, un autre destin de la pulsion pourrait s’inventer, qui donne au sujet la possibilité de faire d’autres choix. Car n’y a-t-il pas, dès le départ de toute pulsion, une position du sujet qui choisit telle ou telle identification, et donc donne au but de la pulsion tel ou tel trajet pour atteindre à l’objet qui, ne l’oublions pas, est toujours perdu ?

C’est donc d’un rapport à la perte et au manque d’objet qu’il s’agit dans ce choix, qui va décider de telle alliance pulsionnelle pour trouver son objet de substitution, et l’on sait que le rapport au savoir et à la parole peut être décisif dans ces choix.

Que la pulsion se dirige vers les objets du désir de sublimation, regard et voix, cela n’est pas la même chose que lorsqu’elle reste fixée aux objets primaires de la demande et du besoin, oral, anal, phallique. Notre époque de marché commun, telle que la qualifiait Lacan, n’offre pas de tels modèles d’identification.

Dans son remarquable ouvrage sur L’éveil et l’exil, Philippe Lacadée donne quelques pistes précieuses, pour ceux, parents, enseignants ou analystes, qui rencontrent ces adolescents parfois déboussolés, « qui préfèrent court-circuiter l’Autre porteur d’une parole à laquelle ils n’accordent plus de crédit » : « Il importe d’être attentif à leur effort de traduction de la chose innommable, du réel insupportable auquel ils ont affaire. »[7]

Ainsi, à celui qui s’engage dans son expérience unique et qui mise sur lalangue pour dire ce qui l’habite et le tourmente, la psychanalyse peut offrir une autre voie pour sortir de l’impasse de la consommation illusoire, productrice du « manque à jouir »[8] (ainsi désigné par Lacan dans sa « Radiophonie ») ou de la destruction du lien social, comme remède au malaise dans la civilisation.

Une autre alliance avec la jouissance est possible à celui qui consent à la parole, qui s’identifie, donc, au parlêtre qu’il est, sans craindre le manque central inhérent au langage.

 


[1] Miller J.-A., « En direction de l’adolescence », Interpréter l’enfant, Collection La Petite Girafe, Paris, Navarin, 2015, p. 203.
[2] Lacan J., Je parle aux murs, Paradoxes de Lacan, Paris, Seuil, 2011, p. 83.
[3] Ibid, p. 84-85.
[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XIX, … ou pire, Paris, Seuil, 2011, p. 236.
[5] Miller J.-A., « Une fantaisie », Mental, Paris, février 2005.
[6] Freud, S., « Sur la psychologie du lycéen », Résultats, idées, problèmes, Paris, P.U.F. 1984.
[7] Lacadée Ph., L’éveil et l’exil, Nantes, éditions Cécile Defaut, 2007, p. 83.
[8] Lacan J., « Radiophonie », Scilicet 2/3, Paris, Seuil, 1970, p. 97.
Par | 2017-03-07T11:15:39+00:00 24 février 2017|Un ado chez nous|