Par | 2017-03-07T11:15:48+00:00 9 janvier 2017|Un ado chez nous|

L’envie de vivre

Il nous est redonné, encore, l’occasion de lire l’acuité de Freud qui ne cesse d’être notre contemporain. « Éduquer est un métier impossible », a-t-il écrit, mais des issues se dessinent qui peuvent dépasser la transmission d’un savoir réifié.

« Mais le lycée doit faire plus que de ne pas pousser les jeunes au suicide ; il doit leur procurer l’envie de vivre et leur offrir soutien et point d’appui à une époque de leur vie où ils sont contraints, par les conditions de leur développement, de distendre leur relation à la maison parentale et à leur famille. »

[1]

Les « disciplines obligatoires » concernant le lien social, la citoyenneté et les exercices anti-terroristes organisent aujourd’hui la vie du lycée et de l’école. Permettent-elles de ne pas « pousser les jeunes au suicide » ? On ne peut que le souhaiter ! Mais le programme, on doit le reconnaître, n’est pas très alléchant. Ce texte de Freud, écrit il y a plus de 100 ans, reste d’actualité. La jeunesse pense à la mort, au suicide, au moment de cette étrange transition qu’est la puberté. Quelle gageure alors de « procurer l’envie de vivre » à un moment où il est en effet question que le sujet s’apprête à « prendre les choses en main », et ce pour la première fois ! Là où le jeune est appelé à créer, le vertige de se rendre responsable de ce qu’il va engager peut le surprendre. Rédacteur en chef des Cahiers du cinéma, puis directeur de la Cinémathèque, Serge Toubiana a évoqué son adolescence et la création des « cinéclubs » au lycée[2] lors des journées de l’ECF, le 6 novembre dernier. Il a redonné sa place à l’invention qui caractérise « Après l’enfance ».

Les « cours » de vie de classe (dixit François, 15 ans) sont souvent utilisés pour « rattraper le retard » de maths ou de français. La création même de la discipline « vie de classe » est un avatar du malaise dans la civilisation, voire du malaise des professeurs eux-mêmes, contraints de « suivre le programme » d’un Autre administratif qui applique le règlement. Pas tous les professeurs sont des fonctionnaires qui fonctionnent. Certains savent y faire avec la conversation un par un, la fameuse relation « prof/élève ». Les disciplines enseignées deviennent alors support à découvertes.

« L’envie de vivre et le soutien, les points d’appui » sont autant de formules qui expriment ce qui peut se traduire du vivant inhérent à la transmission des savoirs, au moment même où la nécessaire séparation des idéaux de l’enfance conduisent à devoir réinventer les contours d’une vie qui s’affranchit de la dépendance, qui ne trouve plus les mêmes balises. Il s’agit alors d’interroger ce que le parent a fourni de sens, pour s’en créer un nouveau. Cela exige de trouver des adultes qui « donnent envie de vivre », des adultes responsables de leur désir.

En maintenant la place du sujet supposé savoir dans le sein même de la classe, pour favoriser d’autres identifications, à partir de ce qui a été, sans nostalgie mais avec curiosité, il faut au professeur se laisser enseigner par ceux qui le devancent. Il y en a toujours eu des bienveillants, qui croient aux pouvoirs de la parole, qui favorisent la vie au lycée et au collège, en misant sur le possible qui ne se laisse pas attraper sans le désir. Toute réforme des collèges ou du lycée trouvent ses détracteurs, c’est le jeu même de la démocratie qui favorisent la grogne et la résistance au changement. Nous qui accueillons dans nos institutions les enfants et les adolescents, et dans nos cabinets leurs professeurs, nous ne pouvons que constater que l’Autre qui n’existe pas n’empêche nullement que des inventions voient le jour, malgré la plainte du défaut de discipline et de la faillite de l’autorité.

Faisons le pari que les psychanalystes, avertis de leur exercice auprès des adolescents, sachent incarner « quelqu’un à qui parler », pour être le relais de ce qui ne manque pas d’arriver au sein du lycée, quand c’est le devoir qui remplace le désir. Il lui faut alors, ne pas reculer devant la rencontre, à initier, en s’invitant au lycée, en soutenant, comme le fait le CIEN, la conversation avec les professeurs, et leurs élèves.

 


[1] Freud S., « Pour introduire la discussion sur le suicide », Résultats, idées, problèmes, Tome 1, Paris, PUF, 1984, p. 131.
[2] Toubiana S., Intervention aux J. 46 de l’Ecole de la Cause freudienne, le 06 novembre 2016, Cf. « Les fantômes du souvenir », éditions Grasset, Paris, 2016.
Par | 2017-03-07T11:15:48+00:00 9 janvier 2017|Un ado chez nous|