La déchéance du patriarcat mise en scène par Wedekind dans L’éveil du printemps  : c’est au jeu de la citation que s’est livré Eric Zuliani pour le Zappeur.

« C’est sur les adolescents que se font sentir avec le plus d’intensité les effets de l’ordre symbolique en mutation – que nous avons étudié les années précédentes dans le Champ freudien, en y consacrant même un congrès de l’Association mondiale de psychanalyse (AMP) – et, parmi ces mutations de l’ordre symbolique, d’abord la principale, à savoir la déchéance du patriarcat. »

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C’est une erreur des post-freudiens continuée par certains post-lacaniens que d’avoir rêvé la psychanalyse à la manière d’un catéchisme avec comme figure centrale le père, visant en cela son maintien en dépit des mutations de l’ordre symbolique parfaitement enregistrées par Freud. Pour Lacan, dès 1938, il ne fait pas de doute que l’invention de la psychanalyse y répond et que Freud a « imaginé » le complexe d’Œdipe[2].

En faisant cas de la pièce de Wedekind datant de 1891[3], Freud a aussi enregistré quelque chose de l’adolescence au regard de ces mutations ; Lacan dans sa préface de 1974 l’a interprété en mettant l’accent sur l’homme masqué. L’éveil du printemps est la somme des virtualités de cet après l’enfance, incarnées par les différents personnages qui sont autant de chemins d’errance. L’auteur y met précisément en scène la déchéance du patriarcat : les grandes personnes ne valent pas, pas plus que les pères ; point d’Œdipe. La jeunesse y est constituée par les seules consistances de l’inhibition, passage à l’acte inclus, du symptôme et de l’angoisse.

Il y a Moritz qui, agité, fatigue son corps, s’abrutit de devoirs pour ne pas rêver, refuse d’entendre parler de la reproduction. Sa garantie dans l’existence n’est ni une croyance, ni un idéal mais une déduction : « Si je chute à l’école, je me casse le cou ». Un cauchemar annonce sa fin proche : alors que ses camarades rêvent de jambes de femmes, lui cauchemarde une reine sans tête à laquelle il s’identifie en se tirant une balle… dans la tête.

Il y a aussi Melchior, personnage scandaleux guidé par la vérité, le désir d’appeler un chat un chat, contre la fausseté des adultes. Il lit Faust et sait alors que le monde tourne autour du sexe ; face au piteux tribunal des maîtres et pères, il répond de l’écrit qu’il a fait sur le sexe. Placé en maison de correction, il perd pied, se demandant ce qu’il fait sur terre. À deux doigts du suicide, sans image de lui-même, bientôt frère du lugubre fantôme de Moritz, entre folie, errance et crime, un personnage surgit, l’homme masqué.

« Veuille te confier à moi », dit-il, Melchior interloqué lui demande s’il est son père. Non répond l’homme masqué. Mais, rétorque Melchior, je ne peux pas me confier à quelqu’un que je ne connais pas ; réponse de l’homme masqué : « Tu n’apprendras pas à me connaître à moins de te confier à moi. » Melchior est à la croisée des chemins : l’homme masqué n’est pas le père, mais représente un acte de foi – acte de parole – qu’il faut ici faire pour unir un nom à un désir, c’est-à-dire à un vide. Il faut donc y croire : « C’est ainsi, d’ailleurs, tu n’as plus le choix », dit l’homme masqué et Moritz d’ajouter : « Il a raison Melchior, laisse-le s’occuper de toi et sers-toi de lui », sers-toi du nom pour dire le vide et qu’un désir en surgisse ; use de la langue pour supporter le hors-sens de l’existence. Un psychanalyste dans notre monde n’est pas si mal placé pour qu’on s’en serve.

 


[1] Miller J.-A., « En direction de l’adolescence », Collection la Petite Girafe, Paris, Navarin/Champ freudien, n°3, 2015, p. 198-199.
[2] Lacan J., « Les complexes familiaux dans la formation de l’individu », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 61.
[3] Wedekind F., L’éveil du printemps, Préface de J. Lacan (1974), Paris, Gallimard, 1974.