Par | 2017-03-09T06:57:31+00:00 8 mars 2017|Un ado chez nous|

Portrait de Freud en jeune homme

« Les premières lettres de l’inventeur de la psychanalyse ouvrent sur tout un terrain d’expérimentation à deux, puis à trois. Entre ces interlocuteurs, l’enjeu est déjà de « tout se dire »… »

L’inventeur de la psychanalyse fut en son temps un jeune homme : non qu’on l’oublie, mais on y prête la plupart du temps moins d’attention qu’à l’œuvre de l’homme. La lecture de ses Lettres de jeunesse ravive pourtant le souvenir. Ces dernières furent réunies sont le titre éponyme par Cornélius Heim en 1990[1]. On y découvre Sigismund Freud, entre ses seize et dix-neuf ans, qui correspond avec deux de ses amis, Eduard Silberstein et Emil Fluss. Avec le premier, Freud fonde une Académie espagnole[2] pour l’étude de la langue espagnole, sans professeur. Cette académie, qui ne comprend que deux membres n’est en réalité rien d’autre que le nom du lien qui unit les deux jeunes hommes. À l’occasion, ils s’inventent des pseudos – Berganza et Cipion – et une langue cryptée[3] qui leur offre le cadre d’une conversation sur ce que chacun expérimente et apprend des choses de la vie : la littérature[4], certes, l’espagnol, à n’en pas douter, l’anglais[5], le droit[6] et la physiologie[7] tout aussi bien, mais également les liens nouveaux à la famille, l’amitié[8], la réflexion philosophique quant à l’éthique de la vie humaine[9], les émois amoureux.[10] À ce titre, on aperçoit un Freud qui en pince pour Gisela[11], une jeune fille qui n’est autre que la sœur de son autre ami, Emil et qui suscite en lui des pensées qui bourdonnent, du tressaillement et de l’inclination. Il tient à différencier l’inclination de la passion, non sans faire mention de la beauté thrace de cette dernière[12]. L’image de Gisela ne quitte pas son esprit[13], mais cela lui est difficile à reconnaître. Sans doute, est-ce là la raison pour laquelle il n’hésite pas, par ailleurs, à tancer Silberstein[14], le volage Eduard, manifestement un peu trop dévergondé à son goût. À Emil, il relate l’épisode de la visite de l’atelier de tissage de Freiberg[15], là où Gisela-Ichtyosaura retira subrepticement la main de Silberstein, trop approchée d’un des métiers… Et Freud-Scipion de se défendre superbement auprès de Fluss qu’il n’y avait là aucune motivation amoureuse. Sigismund, Eduard, Emil ! L’un découvrit l’inconscient, l’autre se fit banquier, le troisième fut probablement victime du régime nazi. Mais avant l’âge d’homme et après l’enfance, ces trois compères ne manquèrent pas de prendre langue, et, ce faisant, de s’inventer. Au-delà de leur portée d’éclairage historico-biographique, ces correspondances sont à lire comme un témoignage de ce que le verbe échangé porte intrinsèquement de création et de nouveauté[16], sur fond de contrainte et de nécessité, cela même que la vie impose à l’homme-qui-parle.

 


[1] Freud S., « Lettres à Eduard Silberstein », « Lettres à Emil Fluss », Lettres de jeunesse, Paris, Gallimard, Coll. Connaissance de l’inconscient, 1990.
[2] Freud S., « Lettres à Eduard Silberstein », ibid., p.40.
[3] ibid., p.139-140.
[4] Ibid., p.90.
[5] Ibid., p.63.
[6] ibid., p.115-117.
[7] Ibid., p.189.
[8] Ibid., p.114.
[9] Ibid., p.145.
[10] Ibid., p.76-179.
[11] Ibid., p.45.
[12] Ibid., p.48.
[13] Ibid., p.49.
[14] Ibid., p.133-138.
[15] « Lettres à Emil Fluss », ibid., p.234.
[16] Comme le rappelait dernièrement Daniel Roy, dans un très beau texte : « Où tu mets ta morphose ? » Consultable en ligne : LIEN
Par | 2017-03-09T06:57:31+00:00 8 mars 2017|Un ado chez nous|